Sharif HAMED , 02 avril 2026
Mardi 31 mars, Emmanuel Macron intervenait au sommet du GIE Carte Bancaire au Carrousel du Louvre. Son message était clair : la France et l’Europe ne peuvent pas se permettre de dépendre de Visa et Mastercard pour faire circuler leur argent.
Il a raison. Mais le débat public passe à côté de l’essentiel.
Ce que les médias ont retenu
Le discours a été largement couvert sous l’angle politique : souveraineté, indépendance, géopolitique. On a beaucoup parlé de Wero, de l’euro numérique, du cobadging. On a moins parlé de ce qui se passe réellement quand vous payez avec votre carte.
Et c’est précisément là que se situe le vrai sujet.
Ce que vous ne voyez pas quand vous payez
Quand une transaction par carte se déclenche, elle traverse plusieurs couches successives.
En surface : le réseau. Visa, Mastercard, ou CB selon votre carte. C’est la partie visible comme le logo dans le coin, le terminal du commerçant, le message d’autorisation en quelques secondes.
En dessous : les systèmes de votre banque. Autorisation, compensation, règlement. Des infrastructures construites sur des décennies, maintenues par des équipes spécialisées, tournant sur des environnements mainframe. Dans les grandes banques françaises telles que BNP Paribas, Société Générale, Crédit Agricole, ces systèmes reposent encore très largement sur du COBOL.
Cette couche profonde est souveraine. Elle l’a toujours été. Personne ne s’en empare, personne ne la contrôle depuis San Francisco ou New York.
Ce qui ne l’est pas, c’est le réseau par lequel la transaction transite avant d’y arriver.

La dépendance est déjà là
Ce n’est pas un risque futur. C’est une réalité présente. Sur les 21 pays de la zone euro, 13 dépendent exclusivement de réseaux non européens pour leurs paiements. En France, la part de marché du GIE CB est passée de près de 90% en 2021 à 63,6% au second semestre 2025. En quatre ans, presque 30 points perdus.
Le discours de Macron arrive donc dans un contexte où la tendance est déjà engagée et pas dans le bon sens.
Pourquoi reconstruire est si difficile
Créer une alternative crédible à Visa et Mastercard, ce n’est pas une question de volonté politique. C’est une question d’infrastructure.
Ces réseaux représentent des décennies d’investissement, des partenariats bancaires sur tous les continents, des systèmes de cybersécurité rodés par des milliards de transactions. Wero est une initiative sérieuse, mais elle part de zéro sur un marché où les habitudes des consommateurs et des commerçants sont déjà formées.
La vraie difficulté n’est pas technique. Elle est comportementale et géopolitique. Convaincre les banques de revenir au cobadging quand certaines avaient fait le choix stratégique du Visa only. Convaincre les consommateurs d’utiliser un nouvel outil quand leur carte actuelle fonctionne partout dans le monde.
Ce que ça dit sur la souveraineté en général
Ce débat illustre quelque chose de plus large : la souveraineté d’un système ne se lit pas à une seule couche.
On peut maîtriser parfaitement la technologie de traitement et perdre le contrôle du réseau de distribution. On peut avoir les meilleurs ingénieurs et dépendre d’une infrastructure étrangère pour atteindre ses propres clients.
C’est exactement ce qui s’est passé avec les paiements européens. La couche technique, profonde, historique, comme celle que les équipes mainframe maintiennent depuis quarante ans, est restée souveraine. C’est la couche réseau, plus récente, plus visible, qui a échappé.
La leçon pour les années qui viennent : construire de la souveraineté ne suffit pas. Il faut aussi la défendre couche par couche.
Article rédigé par
Sharif HAMED , 02 avril 2026